
D'Ombres et de Silences
Chapitre 1
Ithiel
Le regard de Selphia me brûle, pourtant je suis incapable de détourner les yeux. La princesse secoue imperceptiblement la tête, comme pour me demander si tout cela est bien réel. Je veux lui dire que je n’y suis pour rien, que je n’aurais jamais fait une telle chose, mais les mots se sont envolés lorsque j’ai levé le voile de ma magie.
— Ithiel…
La voix de Calix n’est qu’un murmure brisé. S’il n’a jamais imaginé que je puisse lui faire du mal, il ne peut que constater les horreurs qu’il pense que j’ai commises.
— Calix, cela n’est pas… réussis-je enfin à dire.
« Ce que tu crois… ».
L’excuse la plus vieille du monde a beau être la vérité, même à mes oreilles elle sonne creuse. Je n’arrive pas à finir ma phrase.
— Arrêtez-le, tranche mon ami.
Ces simples mots oppressent ma poitrine.
— Calix… hésite Selphia.
Néanmoins avant qu’elle ne puisse ajouter quoi que ce soit, Estion pose une main sur son bras.
La pointe de son épée claque contre le sol en marbre. Elle ne lutte pas. Elle ne peut pas.
— Whaa !
Je baisse les yeux vers la minuscule créature qui se débat encore dans les derniers filaments de membrane de son œuf détruit. Deux grands globes oculaires noirs me fixent tandis que le dragonneau pousse un nouveau petit cri.
— Whaa !
— Tu es un battant, toi, murmuré-je en le gratifiant d’un sourire.
Des mains s’abattent sur moi pour m’arracher à ma liberté autant qu’à l’animal. Une gardienne que je ne reconnais pas récupère le bébé. Les hommes me tordent bras et poignets afin de me faire ployer. Je serre les dents, ravalant mon réflexe défensif. J’ai choisi de me montrer, pas de me battre. Même si avec mes pouvoirs, je pourrais disparaître et les dominer, je veux leur prouver ma bonne foi en étant le plus coopératif possible.
D’un coup de pied à l’arrière des genoux, on m’oblige à tomber au sol. Bien vite, une corde m’entrave.
— Arrêtez cette alarme ! s’emporte le roi Nevan.
Incapable de les regarder davantage, je fixe leurs bottes. Quelqu’un part en courant, un autre trotte en sens contraire. Un soldat s’approche des pieds nus des gardiennes, qui s’éloignent en troupeau.
— Emmenez-le.
Dans un grognement, on me soulève de terre avant de me pousser vers la sortie. Je détourne les yeux, ne supportant pas de faire face à mes amis. Comment leur expliquer ? Comment leur faire comprendre ? Peuvent-ils encore me croire après tout cela ?
— Attendez !
La voix de Calix me pétrifie. Les soldats obéissent, m’obligeant à en faire de même. Je peine à déglutir quand mon ami s’impose dans mon champ de vision. Jamais encore ses yeux d’un marron chaud n’avaient pris cette teinte abyssale. D’une main tremblante, il saisit mes ailes de bronze. Son regard plongé dans le mien vacille avant de durcir. Inflexible, il les arrache alors à ma poitrine. La dernière preuve de mes réussites cliquette contre le sol. Je me fous de ce que j’ai pu accomplir au sein de l’Académie, cependant ce geste, si simple et pourtant si brutal, est l’apogée de ma douleur.
Je me laisse pousser vers les cachots qui auraient dû être destinés à Kor. J’étais si fier à l’idée de savoir qu’il y croupissait... et voilà que vient mon tour. Je ne devrais pas être surpris. Je suis l’ennemi, je l’ai toujours été.
Les couloirs vides de l’Académie me rassurent, je ne peux m’empêcher d’être soulagé de n’y croiser personne d’autre que les quelques capitaines et majors y faisant leurs rondes.
— Aspirant Ithiel ?
Clio accourt.
— Que se passe-t-il ? demande-t-elle aux soldats qui me tiennent, alors que je baisse la tête.
Je devrais rire, sourire. Faire comprendre que tout va bien. Néanmoins, j’en suis incapable.
— C’est un traître, il est dangereux ! aboie l’un des hommes.
La Major ne dit rien, pourtant je suis certain que son regard continue de me suivre.
La prison de l’Académie est plus grande que ce à quoi l’on pourrait s’attendre. Un long couloir court sous les salles de classe, où n’est enfermé que l’écho de ma peine. Un soldat me détache avant de me donner un coup de pied dans les fesses, tel un chien galeux. Je titube dans la cellule puis me laisse tomber sur la paillasse inconfortable.
Que va-t-il se passer, à présent ? Voudront-ils m’exécuter ? Je ne pourrais même pas les en blâmer. Si un fou tuait des dragonneaux innocents sans raison, j’en ferais de même. Mais je ne suis pas fou, bien au contraire. J’ai toute ma tête. Et malgré les regards de Calix et Selphia qui me hanteront jusqu’à la fin de mes jours, mes pensées, elles, sont tournées vers le vrai meurtrier. Kor.
À présent que je ne suis plus là pour l’arrêter, il a tout le loisir de semer le chaos à l’Académie. J’aurais dû le dénoncer, je le savais dangereux bien que nous appartenions au même camp. Quand j’ai retrouvé quelqu’un pour qui me battre, lui n’a rien ni personne en dehors de sa haine et de ses convictions. Je l’ai sous-estimé, erreur que je vais payer cher.
Je joue avec mon collier, machinalement. Il y a des années de cela, j’ai sorti Audra d’un endroit similaire. C’en est risible.
Dans le silence de la prison, un son ténu me parvient. Je me redresse sur un coude, mon attention tournée vers l’étrange cri. Un cliquetis longe le corridor sombre jusqu’à m’atteindre. Un rat ? Je sais qu’il y en a à l’Académie, ces petites bêtes n’ont nulle peur des dragons, mais ils sont généralement plus discrets. Dans la pénombre de la cellule à peine éclairée par une torche lointaine, une minuscule silhouette se faufile alors entre les barreaux.
— Wha !
Quatre pattes oscillent maladroitement sous un corps potelé qui se dandine à chaque pas. Derrière, une queue de quelques centimètres bat comme celle d’un chien. Deux petites ailes de la moitié d’une de mes paumes s’agitent sans réussir à soulever la créature.
— Mais qu’est-ce que tu fais là ?
— Wha !
Le dragonneau que j’ai sauvé lève sa tête rondouillarde vers moi.
— Wha ! crie-t-il une nouvelle fois.
— Chut, tu vas te faire repérer, et… j’ignore ce qu’ils en penseront, réponds-je à voix basse en me mettant à sa hauteur.
Je pose une main au sol, paume vers le ciel. L’animal trottine jusqu’à s’y planter avec une détermination enfantine.
— Eh bien. Si j’avais su, je…
Je ne sais ce que j’aurais fait. Je n’aurais certainement pas laissé ce petit être mourir. Il n’y est pour rien dans cette histoire. De plus, il a beau n’avoir qu’une tête, il me fait penser à Gayr. Lui non plus ne voulait pas être seul. Que va-t-il advenir de lui ? D’eux ? Que feront-ils lorsqu’ils trouveront le bébé ici ? Que feront-ils à Gayr ? Il ne sait rien. Je prie tous les dieux qu’ils ne lui fassent pas de mal.
Je me rallonge sur le lit, le dragonneau sur la poitrine.
— Tu ne ressembles pas vraiment à ce que j’ai pu étudier… Tu me parais bien minuscule, même pour un bébé…
— Wha !
Son cri me tire un sourire. Malgré la situation, je suis bien content de ne pas être seul. L’animal marche sur mon torse, où repose ma main. Il s’abaisse, gueule ouverte, puis me mordille un doigt qu’il finit par suçoter.
— Je ne sais comment tu as fait afin d’arriver jusque-là, ni comment tu m’as retrouvé. Tu sembles bien intelligent, pour quelqu’un qui vient de naître… décidément, les dragons me surprendront toujours. Peut-être pourrais-je te nommer ?
Ses grands yeux noirs me fixent.
— Hum… que dirais-tu de Bal ?
Aucune pensée ne traverse ce regard innocent.
— Es-tu bien un mâle, au moins ?
De ma main libre, je me permets de lui écarter les pattes arrière.
— Baltia1, plutôt. Pardonnez-moi, mademoiselle.
Ses cils papillonnent, un bâillement l’oblige à me lâcher. Cependant dès qu’il en a terminé, il reprend le bout de mon doigt dans sa gueule puis s’allonge sur ma poitrine.
— Tu as l’air épuisée… tu as eu une nuit difficile. Tu es née alors que le moment n’était peut-être pas encore venu. Ce n’est pas ma faute, mais j’en suis quand même désolé.
Roulée en boule, Baltia n’est pas plus grande que ma main. Sa poitrine s’agite si rapidement qu’elle me donne l’impression qu’elle a peur de quelque chose. À l’inverse, sa petite tête tournée sur le côté et la façon dont elle suce mon doigt me prouvent qu’elle est apaisée. Au moins est-ce le cas de l’un de nous deux.
— Bonne nuit, Baltia.
Je ferme les yeux à mon tour. J’ai besoin de sommeil pour mieux appréhender la suite des événements, pour mieux établir un plan et, peut-être aussi, dans l’espoir de parler à Selphia dans mes rêves.
Je ne retrouve pas Selphia. Néanmoins lorsque je sens une présence avant même de m’éveiller, l’espoir renaît plus vif qu’un dragon en pleine course. C’est un souffle qui agite l’air stagnant de la prison, une odeur de rose et de sucre qui n’a rien à faire là. Mon optimisme se ratatine. Ce n’est pas Selphia.
— Cela n’est pas un endroit pour une gardienne, dis-je en me tournant vers Elea.
Le visage fermé, une cape sur les épaules, Elea fixe Baltia sur ma poitrine. Nous n’avons pas dû dormir bien longtemps, il fait encore nuit. Un orbe flotte près de l’humaine, qui a troqué ses habits de nuit contre son habituelle robe blanche croisée sur son buste.
— Il faut bien que les gardiennes aient quelques privilèges par rapport aux dragonniers…
— Je n’aurais pas cru que tu viendrais me rendre visite.
— Je ne suis pas là pour toi.
Son animosité ne devrait pas me surprendre, cependant il y a des personnes comme Elea, ou sa cousine Ariane, que je n’aurais jamais imaginé voir s’énerver.
— Tu es ici pour Baltia, conclus-je.
— Baltia ?
— C’est ainsi que je l’ai nommée, n’aimes-tu pas ?
Les boucles blanches d’Elea sont retenues en arrière, dégageant ainsi son visage rond. Ses lèvres ne forment pas l’angle que je leur connais. C’est une fine ligne désapprobatrice.
— Ça lui va bien, mais cela n’était pas à toi de le faire.
— Je me suis permis, étant donné qu’elle m’a suivi jusqu’ici. Une bien intelligente créature malgré son jeune âge.
Elea soupire avant de s’appuyer contre les barreaux.
— Tu es la première personne qu’elle a vue après avoir éclos, elle te considère comme son parent. Puis, c’est une pistécaille, elle a réussi à nous échapper et t’a flairé…
— Une pistécaille ? m’étonné-je en me rappelant les cours de la professeur Teneriah. Ce n’est pas un dragon fait pour être monté, ça. Que faisait-elle ici ?
— Elle devait faire partie des œufs orphelins qu’on trouve ou nous rapporte parfois…
En silence, nous observons l’animal toujours endormi.
— Es-tu venue me parler d’elle ?
— Non, je suis venue la récupérer. Elle n’a rien à faire là.
Bien que je n’aie pas envie de m’en séparer, je ne peux nier que sa place n’est pas dans une cellule. J’opine et me redresse en la prenant dans mes mains.
— Réveille-toi, tu vas découvrir ton nouveau chez toi.
Baltia ouvre les yeux, néanmoins au lieu de s’étirer ou de faire son petit cri, elle s’agite et bat des ailes.
— Wha! Wha!
Ses minuscules griffes se plantent dans mes vêtements pour monter sur ma poitrine et atteindre mon épaule. Elea tire une clef de sa poche, ouvre la porte de ma cellule. Je pourrais m’enfuir, profiter de ce moment afin de bondir hors de la prison, mais il faudrait que j’utilise longtemps mes pouvoirs pour réussir à quitter l’Académie. Or, je ne suis pas prêt à être oublié de ceux que j’aime. Je laisse Elea s’approcher et saisir Baltia, qui hurle de plus belle. J’ai l’impression que l’on m’arrache ce qui me reste de cœur.
1. Baltia se prononce « bal-ti-a ».
